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Violence : fuir pour protéger ses enfants
La CIIVISE estime à 160 000 le nombre d’enfants victimes de violences sexuelles chaque année en France. Derrière ce chiffre, des enfants à protéger et des familles confrontées aux délais de la justice.
Face à l’impuissance du système, certaines mères choisissent de fuir avec leurs enfants. Un geste qui peut les exposer à des poursuites. Un geste désespéré. Voici pourquoi.
Des chiffres qui donnent le vertige
Dans son rapport de 2023, la CIIVISE estime à 160 000 le nombre d’enfants victimes de violences sexuelles chaque année en France. Cette estimation est présentée par la CIIVISE. Cette estimation annuelle ne doit pas être confondue avec le nombre de plaintes, de poursuites ou de condamnations.
Depuis 2020, les signalements d’enfants en danger ont progressé de plus de 20 %. Ces chiffres ne sont pas abstraits. Ils représentent des millions d’enfants, des millions de familles fracturées — et une justice qui peine à répondre.
La question centrale reste celle de la protection : que peut faire une mère lorsqu’elle estime son enfant en danger et que la réponse judiciaire tarde ?
Fuir pour protéger : quand la justice pousse les mères à l’impossible
Ces mères ne fuient pas par caprice, ni par conflit conjugal ordinaire. Elles fuient après avoir épuisé toutes les voies légales : dépôts de plainte, expertises, audiences, signalements aux services sociaux.
Des mois, parfois des années de procédures. Et pendant ce temps, le droit de visite du père est maintenu. L’enfant retourne chez son agresseur présumé, encore et encore.
La fuite devient alors leur seule issue perçue. Un acte illégal — la non-représentation d’enfant est un délit passible de prison — mais avant tout un acte de survie.
Hélène, jugée en appel pour non-représentation d’enfant, témoignait : « Je risque la prison. Juste parce que je protège ma fille. Mais je ne lâcherai pas, je ne la rendrai pas. » (Franceinfo)
La présomption d’innocence : un principe fondamental aux conséquences dramatiques
Le droit français repose sur un pilier incontournable : la présomption d’innocence. Ce principe n’impose toutefois pas le maintien systématique d’une résidence alternée ou d’un droit de visite. Des mesures de protection et des suspensions peuvent intervenir avant une condamnation, selon la situation et les conditions prévues par la loi.
Mais quand un enfant décrit des abus, quand ses comportements témoignent d’un traumatisme, ce principe entre en collision frontale avec son droit à la sécurité. Et c’est l’enfant qui paie le prix de ce conflit juridique.
Selon l’avocate Rebecca Royer, qui suit « des dizaines de dossiers » : dans 100 % des cas, les mères qui refusent de remettre leur enfant perdent la garde. Non parce qu’elles sont de mauvaises mères. Mais parce que le système judiciaire interprète leur résistance comme une obstruction à la coparentalité.
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Déposer mon litigeLa CIIVISE a été alertée par « des centaines » de mères dans cette situation. Des femmes qui se retrouvent seules, traquées, jugées — alors qu’elles tentent de faire ce que la justice n’a pas su faire.
Des avancées législatives réelles, mais insuffisantes
La prise de conscience sociale est là. La publication de La Familia Grande de Camille Kouchner en 2021 a déclenché une vague de dénonciations qui a profondément marqué la société civile — et le législatif.
Parmi les avancées concrètes :
- La loi du 18 mars 2024 a élargi la suspension automatique de l’exercice de l’autorité parentale au parent poursuivi ou mis en examen pour agression sexuelle ou viol incestueux sur son enfant ;
- Des pôles spécialisés en violences intrafamiliales sont désormais effectifs dans tous les tribunaux judiciaires et les cours d’appel depuis le 1er janvier 2024 ;
- En janvier 2026, l’Assemblée nationale a voté à l’unanimité la création d’une commission d’enquête sur le traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses parentales et la situation des mères protectrices ;
- Des collectifs comme Incest0cide ou le réseau Solidarité Femmes amplifient la voix de ces femmes dans le débat public.
Ces avancées sont réelles. Mais l’application reste inégale selon les territoires, et les délais judiciaires demeurent trop longs pour des enfants dont chaque audience représente une semaine de plus dans une situation dangereuse.
Ce que l’Espagne a compris — et que la France tarde à appliquer
Pour comprendre ce qui est possible, il suffit de regarder au-delà des Pyrénées. En Espagne, le nombre de condamnations pour violences intrafamiliales est deux fois plus élevé qu’en France. Et le nombre d’ordonnances de protection délivrées aux victimes est 17 fois plus important.
Les raisons de cette différence sont structurelles :
- Une loi globale sur les violences de genre adoptée dès 2004 ;
- Des tribunaux spécialisés avec des magistrats formés spécifiquement ;
- La suspension automatique des droits de visite dès l’existence d’indices sérieux de violence — même sans poursuites pénales engagées ;
- Un registre unifié des enfants victimes de violences ;
- Un délai de prescription des agressions sexuelles sur mineurs qui ne court qu’à partir des 35 ans de la victime.
La France s’en inspire ponctuellement. Mais s’en inspirer vraiment supposerait un changement plus profond : accepter que la protection de l’enfant prime sur le maintien du lien parental, même quand les preuves ne sont pas encore réunies.
Ce que cette réalité dit de notre société
Ces mères ne sont pas des criminelles. Ce sont des femmes acculées par un système qui leur demande d’obéir à la loi pendant que leurs enfants subissent ce que cette même loi est supposée empêcher.
La question n’est pas de savoir si la présomption d’innocence est légitime — elle l’est. La question est de savoir si, dans les affaires impliquant des enfants vulnérables, elle doit systématiquement l’emporter sur le principe de précaution.
Tant que la réponse restera floue, des femmes continueront à fuir. Et des enfants continueront à attendre qu’on les croie.
Service-Public détaille les démarches ouvertes aux victimes de violences conjugales. Pour les difficultés familiales, vous pouvez également consulter les réclamations famille sur Zorrooo.
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